Atelier2

Atelier II de la Recherche en design

 

Nancy 22-23 mai 2007

 

 

 

 

C’est avec grand plaisir que nous vous convions à la deuxième édition des Ateliers de la recherche en design. La rencontre se tiendra comme prévu à Nancy les 22 et 23 mai prochains à l’Institut d’administration des entreprises (IAE). Ce communiqué a pour but de présenter le cadre et les objectifs de cette seconde rencontre dont le programme détaillé sera disponible dans les semaines qui viennent, et de vous inviter à retenir ces dates sur vos agendas respectifs.

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En novembre 2006 s’est tenue à Nîmes la première édition des Ateliers de la recherche en design, une initiative universitaire dont il importe de rappeler ici les objectifs (le texte complet de présentation et le programme de la rencontre sont accessibles ici) :

  • Faire un état des lieux de la diversité et de la richesse des initiatives actuelles dans le domaine de la recherche en design en France et, dans un second temps, dans la Francophonie (Suisse, Belgique, Québec, etc.).
  • Inviter des chercheurs confirmés, d’une part, des candidats doctorants ou récemment diplômés, d’autre part, à nous exposer les problématiques, les modèles, les méthodes, les projets, les difficultés et les conclusions des projets de recherche qu’ils et elles ont entrepris, dans les disciplines considérées comme des ‘partenaires naturels’ du design et bénéficiant – ce qui n’est pas encore le cas du design – d’une reconnaissance et de structures institutionnelles adéquates.
  • Convier à la rencontre toutes les personnes qui, par leur pratique, leurs études, leurs projets ou leurs affinités intellectuelles -scientifiques et culturelles- manifestent un intérêt pour la recherche en design, dans le but de former en France puis dans la Francophonie, une communauté de chercheurs en design susceptible de se joindre à la jeune et très active communauté internationale de la recherche en design.

Ce qui nous motive est, tout simplement, le fait qu’à l’intérêt grandissant que manifestent envers la recherche en design, non seulement les écoles de design françaises mais aussi plusieurs disciplines scientifiques concernées par le design, ne correspond pratiquement aucune structure susceptible d’accueillir et de promouvoir les équipes de recherche, les laboratoires et les programmes habilités à former les futurs chercheurs, et par là même d’assurer la présence française dans la communauté de recherche internationale où son absence est pour le moins inexplicable et bien sûr regrettable. Cette situation est d’autant plus paradoxale que l’on sait, par ailleurs, qu’il se publie dans le monde une douzaine de revues savantes consacrées au design; que se tiennent plus d’une dizaine de colloques internationaux d’envergure dans l’année; qu’il existe actuellement une bonne vingtaine de programmes universitaires de doctorat en design; que le très actif site internet consacré aux questions des enseignants-chercheurs et des doctorants en design est consulté par plus de mille abonnés; qu’enfin le bulletin mensuel de la première et plus importante société savante, la Design Research Society, est envoyé à près de huit mille lecteurs. Tout ceci sans compter l’intérêt que suscitent auprès du public les expositions et les musées consacrés au design.

Bien entendu, la constitution d’une communauté de recherche ne s’effectue pas d’un simple coup de baguette magique. Celle du design devra, comme celles des autres champs disciplinaires, se pencher sur un certain nombre de questions parmi lesquelles figurent les suivantes :

  • Quel champ de recherche revendiquons-nous, autrement dit : quels sont les objets que nous découpons sur le monde et sur lesquels nous nous proposons de construire des connaissances et des théories ? En quoi celles-ci sont-elles spécifiques au design, conçu comme discipline scientifique, c’est-à-dire en quoi consiste ce que Nigel Cross, après Bruce Archer, appelle le si intraduisible mais tellement juste « designerly way of knowing » ? [Question épistémologique]
  • Quels sont les outils et les méthodes que nous recommandons pour observer, connaître et interpréter ces objets ? [Question méthodologique]
  • Quelles sont les problématiques ou axes de recherche que nous privilégions et comment ceux-ci se situent-ils par rapport à ceux des autres disciplines scientifiques ? [Question stratégique et politique]
  • Comment justifions-nous les choix précédents, d’une part auprès de l’institution scientifique et universitaire, d’autre part en regard des enjeux sociaux (au sens large, incluant les enjeux environnementaux), présents et futurs ? [Question praxéologique et éthique]
  • Quels sont les critères de validation et d’évaluation de nos recherches ? [Question critériologique]
  • Quels sont les moyens de diffusion que nous privilégions pour nos recherches (revues, sites web, colloques, vulgarisation, etc.) ? [Question communicationnelle]
  • Quels sont les dispositifs à mettre en place (organisation des laboratoires, financement, conventions de partenariat, etc.) ? [Question économique et organisationnelle]
  • Comment assurons-nous la continuité entre les générations de chercheurs ? [Question pédagogique]

C’est pour nous acheminer vers des réponses à ces questions centrales qu’est né à Nîmes le projet des Ateliers de la recherche en design. Notre « communauté épistémique » - selon la belle expression d’Alain Antoine - étant encore à construire, nous n’en sommes pas encore au stade de l’organisation de colloques, c’est-à-dire à celui de l’appel à communications auprès des chercheurs. C’est pourquoi le conseil scientifique des Ateliers de la recherche en design procède, pour le moment du moins, uniquement par invitation pour constituer le programme des rencontres, en ‘passant une commande’ précise aux intervenants. Ceux-ci sont donc à considérer comme des experts dans un domaine dont nous présumons l’importance critique à l’égard de notre projet global. Ce projet, nous l’avons d’ailleurs conçu comme un projet de design qui s’échelonne tout au long de l’année selon une périodicité marquée par nos rencontres semestrielles : Nîmes (automne 2006) et Nancy (printemps 2007), suivis par Bordeaux (automne 2007) et Nantes (printemps 2008) avec une ouverture souhaitée vers nos partenaires de la Francophonie (Genève ?, Montréal ?, Bruxelles ?,…).

Comme tout projet de design, celui des Ateliers réunit les acteurs indispensables à sa raison d’être et à sa conduite. Ce sont en l’occurrence :

  •  Les acteurs de la maîtrise d’ouvrage. Ils sont les représentants et les porteurs de la recherche en design, telle que celle-ci est définie par la communauté internationale de la recherche en design et adoptée par la Filière design de l’Université de Nîmes. Il s’agit, faut-il y insister, d’une vision très élargie et très contemporaine du design et de la recherche dite « située ».
  • Les acteurs de la maîtrise d’œuvre. La conception -le design- des lignes directrices, des objectifs et du programme des rencontres est la tâche du conseil scientifique des Ateliers de la recherche en design. Maîtrise d’œuvre collective, elle mobilise le noyau fondateur auquel se joint, pour chaque rencontre, un comité scientifique reflétant la spécificité régionale des institutions de recherche et d’enseignement accueillant les rencontres. Cette formule a le mérite de garantir tant la diversité et la richesse des perspectives indispensables au caractère essentiellement interdisciplinaire du design, que le maintien du cap pour le projet fondateur.
  • Les acteurs de la réalisation, confiée pour chaque rencontre à un comité d’organisation local qui bénéficie des enseignements (et des improvisations !) des rencontres précédentes.
  • Les acteurs destinataires du projet, à savoir tout d’abord les participants aux Ateliers, mais aussi tous les chercheurs, laboratoires, candidats chercheurs, organismes scientifiques, journalistes spécialisés, responsables de formations, bref tous ceux et celles pour qui le développement de la recherche en design constitue une priorité. À noter que le rôle des destinataires dépasse celui de simples usagers dans la mesure où ils sont invités à être des co-designers du projet.

Dans cette perspective, en poursuivant l’analogie, chaque rencontre des Ateliers de la recherche en design doit être considérée comme une préfiguration, une esquisse, une maquette de travail, un prototype expérimental, bref un modèle conceptuel nous permettant de nous acheminer plus sûrement vers notre objectif. Celui-ci, dans l’état actuel d’avancement de notre projet, correspond à la création d’une université de recherche en design et, conjointement, d’un programme de doctorat/Ph.D. vraisemblablement international. Mais comme tout projet de design également, le nôtre verra sa commande être constamment réinterprétée et par conséquent ses objectifs se transformer et se préciser à mesure que se déploiera le projet. A cet égard, la rencontre de Nancy va nous permettre de mieux formuler et de mieux cerner ce qu’à Nîmes nous n’avions pu qu’esquisser à larges traits. Nous entendons principalement par là deux choses : d’abord, la nature exacte de la contribution que nous espérons obtenir de la part des disciplines considérées comme nos « partenaires naturels » et à qui nous passons commande ; ensuite, la spécificité du regard que, en tant que discipline, le design pose sur le monde. Nous avons choisi pour cela de travailler ‘en creux’, de façon comparative, et préféré dans un premiers temps être attentifs au regard que posaient sur le design ces partenaires naturels (sciences de gestion, sciences de l’ingénieur, sciences anthroposociales, etc.), donc à la façon dont le design était interprété, sollicité, revendiqué et compris (ou non) par eux. A l’image de la couronne de pain dont les participants à la rencontre de Nîmes se souviennent peut-être, nous avions affaire à une configuration dont le centre -correspondant au design- était vide et dont la périphérie -correspondant aux disciplines invitées- était bien garnie.

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Pour cette seconde édition des Ateliers de la recherche en design, à Nancy, nous avons décidé de poursuivre dans la même direction tout en diversifiant la commande auprès de nos partenaires et en commençant par ailleurs à remplir le centre de la couronne avec des contributions relevant plus spécialement du design. De façon plus détaillée, voici les conclusions que nous croyons pouvoir tirer de la première rencontre et quelques réflexions susceptibles d’orienter la conception du programme de Nancy (nous reprenons l’ordre du programme de la rencontre nîmoise, accessible sur le site web indiqué plus haut) :

 

Atelier I: les disciplines du projet (architecture, urbanisme, paysage, arts...)

   

L’orientation privilégiée actuellement en France pour la recherche en design, lorsqu’elle existe, semble être celle de la R&D. Celle-ci a sa raison d’être, bien entendu, mais nous pensons qu’il revient à l’Université de développer un type de recherche s’attachant à doter le design d’un cadre théorique et conceptuel qui soit enseignable, d’un noyau intellectuel d’une certaine universalité et généralité, dépassant tout autant qu’il embrasse la singularité des projets qui, par définition, caractérise la R&D. Nous récusons par contre énergiquement le clivage traditionnel théorie/pratique qui trop souvent oppose la recherche dite fondamentale et la recherche dite appliquée, en adoptant une perspective épistémologique et méthodologique inspirée de la philosophie pragmatiste et de la phénoménologie, d’où le terme de « recherche située ». L’exemple qui nous a été exposé de la voie empruntée depuis trente ans par la recherche en architecture et la création récente du doctorat en architecture constitue à cet égard un précédent dont le design aurait tout avantage à s’inspirer.

 

Atelier II : les sciences de l’ingénieur

  

Nous avons été particulièrement impressionnés par le développement récent, dans ces disciplines, d’outils de recherche extrêmement sophistiqués qui cherchent à cerner au plus près les dimensions, non seulement cognitives, mais également affectives ou émotionnelles des sujets destinataires des produits industriels. Cependant, comme ses représentants l’ont précisé sans ambiguïté aucune, les sciences de l’ingénieur demeurent des sciences de la production, alors que le design privilégie la perspective de la réception, celle de l’expérience des usagers. Une grande prudence demeure donc de mise lorsqu’il s’agit de transférer de telles méthodes dans le champ du design. Sur un autre plan par contre, le design aurait tort de négliger l’enseignement qu’il pourrait tirer de la façon dont l’ingénierie a su organiser efficacement ses pratiques de recherche (laboratoires, modes de financement, communauté de recherche, partenariat avec les entreprises et les acteurs du terrain).

 

Atelier IV : les sciences humaines et sociales

  

Nous enregistrons avec satisfaction l’intérêt récent manifesté par la sociologie et la psychologie, entre autres, pour l’environnement construit et les objets par lesquels sont médiées les relations entre les sujets. Les modèles théoriques décrivant et interprétant celles-ci sont du plus grand intérêt pour des chercheurs en design qui ne sauraient ignorer plus longtemps les cadres conceptuels et théoriques, ainsi que les méthodes d’observation et les précautions d’interprétation mises en oeuvre dans ces sciences. C’est d’autant plus vrai que les tendances actuelles s’orientent vers le design de services et le design social, où ce sont les relations interindividuelles et non plus seulement les objets qui constituent le centre d’intérêt des projets. Il revient néanmoins aux chercheurs en design d’effectuer le travail de ‘pragmatisation’ de ces modèles théoriques et de dépasser ainsi la posture principalement analytique des sciences humaines et sociales. Tout en resserrant et en sollicitant les gestes « d’amitié intellectuelle » auprès de ces disciplines, il conviendra d’orienter et si nécessaire d’infléchir la réflexion théorique pour l’engager résolument dans le champ des projets, pour mener une « réflexion-dans-l’action ». Atelier V : les sciences de gestionLes mêmes conclusions que pour nos collègues des sciences de l’ingénieur s’imposent ici. L’impressionnante sophistication des modèles développés pour saisir le comportement des consommateurs, en particulier dans le champ des services, ne doit pas nous faire oublier que nous ne partageons pas jusqu’au bout les fondements anthropologiques sur lesquels ils reposent. Nous préférons, en design, considérer l’expérience humaine de l’habitabilité du monde artificiel toujours d’abord comme un mystère (au sens fort donné à ce terme par la philosophie personnaliste) plutôt que comme un problème à résoudre, sans pour autant renoncer à la saisir par les voies rationnelles et réflexives propres aux démarches scientifiques les plus contemporaines : objectiver sans ‘objectifier’. Il n’en reste pas moins que, tout autant que les ingénieurs, les gestionnaires et les managers demeurent des partenaires privilégiés des designers et des chercheurs en design et qu’il incombe à ces derniers de se familiariser avec leurs méthodes, leurs concepts et les questionnements épistémologiques extrêmement instructifs qui animent leurs disciplines respectives.


 

Ateliers III et VI : les doctorants en cours et les diplômés récents

  

C’est incontestablement l’un des moments forts de nos rencontres. Les témoignages recueillis révèlent, d’une part, l’intérêt croissant pour le design manifesté par certaines disciplines (nous l’avons déjà évoqué ci-dessus), d’autre part, les difficultés éprouvées par les jeunes chercheurs pour se situer face à ce champ au statut disciplinaire et scientifique encore incertain.

 

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Nous concluons ce bref compte rendu par un aperçu programmatique, tout aussi bref, des perspectives sur lesquelles nous souhaitons fonder et alimenter un futur atelier consacré, dans nos prochaines rencontres, au design proprement dit ; dit en des mots qui renvoient à notre métaphore directrice : grâce auxquelles nous remplirons peu à peu le centre de notre couronne. Nous opterons pour la voie comparative, estimant qu’elle rendra cet aperçu aussi explicite et concret que possible.

Le champ de la recherche en design est occupé et convoité actuellement, tout particulièrement en France, par deux approches : celle, à l’université, des arts appliqués et celle, dans les écoles d’art et/ou de design, du design dit d’auteur. Or ni l’une ni l’autre ne nous apparaît être en congruence avec le projet dont nous sommes porteurs pour les Ateliers, pour les raisons suivantes qui mériteraient, c’est entendu, un traitement plus approfondi. La première approche est celle de la seule discipline qui accueille à l’université des préoccupations de recherche sensibles au design (en clair, des doctorants en ‘design’) ; elle se caractérise par l’absence quasi-totale de travaux empiriques au profit d’une posture principalement spéculative, souvent philologique et/ou philosophique (esthétique), et d’un traitement d’inspiration herméneutique permettant, croit-on, une certaine liberté d’écriture qui ne manque pas, occasionnellement, de briller intellectuellement. La seconde approche, actuellement en émergence si l’on en croit les débats dont elle fait l’objet et les remous qu’elle provoque dans les milieux concernés, construit son argumentation sur un amalgame entre la ‘recherche’ artistique et la recherche universitaire, où celle-ci est en général discréditée sous le prétexte que la rigueur dont elle doit faire la preuve entraverait gravement la liberté créatrice. L’isolationnisme auquel conduit une telle prise de position relève de la démission intellectuelle, d’autant plus que les justifications auxquelles la communauté de recherche est en droit de s’attendre et qu’elle pourrait même, dans les meilleurs cas, être curieuse d’entendre, laissent très largement à désirer.

Nous sommes donc en présence, pour forcer le trait, de deux solitudes : d’un côté une forme d’intellectualisme logocentrique produisant des métaphores, des modèles et des concepts à profusion, mais sans ancrage réel dans le monde complexe des pratiques du design et des modes d’habiter le monde qui en résultent ; de l’autre une production d’artefacts signés et souvent séduisants qu’accompagnent parfois des discours qui relèvent davantage d’une culture de la critique d’art érudite ou du journalisme savant que du propos scientifique, d’une forme de ‘théorisation’ qui amène l’un de ses promoteurs les plus en vue à affirmer sans sourciller qu’« il n’existe pas en Hollande [pourtant l’un des foyers les plus actifs de la recherche en design aujourd’hui, ndlr] une tradition de théorisation en design ».

La forme de recherche qui est à l’horizon du projet des Ateliers doit bien entendu être décrite autrement que par ce qu’elle ne voudrait ou ne devrait pas être. S’il fallait en résumer quelques traits caractéristiques complémentaires, nous dirions, en paraphrasant une expression connue, qu’elle suscite un dire sur le faire capable d’éclairer le faire et, indissociablement, un faire irrigué par un dire dont l’ancrage dans le faire garantit la fécondité. Pensée dialectique et complexe, assurément, que représente assez fidèlement un ruban de Möbius sur lequel théorie et pratique sont ni dedans ni dehors, ni avant ni après, ni causante ni causée, mais toujours néanmoins l’un et l’autre. En d’autres termes encore, il s’agit d’une forme de recherche en design (et non pas en sociologie, en économie, en gestion, etc.) par le design, et non plus seulement pour le design ou sur/à propos du design, nourrie par la pratique de terrain des designers-chercheurs et ouverte sur les autres champs disciplinaires, ceux que, dans nos Ateliers, nous appelons les partenaires naturels du design.

Notre diagnostic tient du manifeste, nous en convenons, et pour ne pas sombrer dans la polémique, cédons en conclusion la parole à deux chercheurs reconnus pour ne pas être en reste lorsqu’il s’agit d’appuyer leurs arguments et de justifier leurs positions. Le premier, Klaus Krippendorff, diplômé de la HFG d’Ulm (1961) et depuis lors enseignant et chercheur en sciences de la communication aux États-Unis, résume ainsi la situation dans son dernier ouvrage The semantic turn . A new foundation for design (2006, dans l’Introduction, pp. ii et iii):

L’acception contemporaine du mot "design", auquel réfère parfois l’appellation "art appliqué", porte encore l’empreinte de la révolution industrielle. Cela n’a plus lieu d’être. En fait, cette acception se présente de plus en plus comme un anachronisme, ce qui nous porte à inciter le design à s’ancrer dans le tissu de la société contemporaine. […] Les magazines de design, qui prolifèrent, ne font que reproduire des photographies stériles [de produits]. Elles ne font que promouvoir des produits, des fabricants ou des designers, et leur signification sociale ne fait que s’amenuiser. La recherche sur les consommateurs se prétend seul arbitre [de la qualité] des produits de design ; elle invite à une consommation informée, qui demeure néanmoins consommation, et le marketing utilise le mot design pour vendre les marques les plus chères. [...] Les disciplines scientifiques auxquelles les designers pouvaient s’adresser pour rationaliser leurs tâches, telles la psychologie de la perception, l’ergonomie et les sciences de l’ingénieur, atteignent leurs limites et sont ébranlées par le doute épistémologique. Les considérations fonctionnelles, esthétiques et de marché ayant servi dans le passé de justification à la conception des produits sont aujourd’hui remplacées ou détrônées par des préoccupations d’ordre social, politique et culturel, telles que la soutenabilité écologique et l’identité culturelle [...]. Le design doit changer de registre […] et concevoir des artefacts, matériels ou sociaux, susceptibles d’avoir un sens pour leurs usagers, de venir en aide aux groupes sociaux et de constituer des ressorts pour une société en voie de se reconstruire à une vitesse et selon des formes inconnues précédemment. La façon dont on redéfinit aujourd’hui notre condition d’être humain et le rôle joué par les techniques dans ces redéfinitions [...] ouvrent aux designers un champ inouï de contributions potentielles bien plus significatives que ce qu’elles étaient sous la domination de l’industrie.

Dans la suite de son ouvrage, et au-delà des effets rhétoriques propres à ce type d’introduction, il expose et justifie de façon convaincante dans quelles conditions épistémologiques, méthodologiques et praxéologiques ce « tournant sémantique » du design devra s’effectuer.

Le second, Terence Love, designer et ingénieur britannique (1975), logicien et consultant en communication design en Australie, s’exprime ainsi dans la critique très circonstanciée de l’ouvrage Visualizing Research (Gray & Malins, 2004) qu’il a livrée à la demande expresse du bulletin mensuel de la Design Research Society (DRS News , oct. 2006) :

La nécessité de développer de nouvelles approches de recherche dans le domaine visuel en art et design ne fait pas de doute. […] Ce sont des questions difficiles exigeant un travail attentif de différenciation conceptuelle, de pensée critique, et un souci particulier de développer des raisonnements valides dans leurs moindres détails. Sans ces capacités, les discussions tournent à ces sortes de spéculations non justifiées qui ont trop longtemps encombré le discours en art et design. […] On entend souvent dire que de nouvelles techniques de recherche sont nécessaires pour comprendre les objets [relevant de l’art et du design] perçus visuellement et interprétés culturellement. Mais pour que s’imposent ces techniques nouvelles, il faut pouvoir raisonner avec intelligence afin de montrer où, dans quelle mesure et pourquoi les méthodes de recherche disponibles ne parviennent pas, dans ces domaines, à satisfaire aux exigences habituelles de la recherche. Ceci implique qu’on se livre à une analyse de la fécondité et des limites épistémologiques et pratiques des méthodes existantes, et qu’on montre ensuite que des méthodes de recueil de données qui ont fait leurs preuves ne conviennent pas à l’art ni au design […], ce que ne font pas Gray & Malins. […] Leur point de vue est que les pratiques artistiques équivalent en droit à des pratiques de recherche, qu’elles ont même valeur que les processus d’analyse et d’enquête [propres à la recherche]. […] Les auteurs essaient de prouver que les pratiques créatives en art et design constituent en réalité une forme de recherche qui diffère de la recherche telle que conduite dans les autres champs […] et de nous persuader de considérer tout simplement la pratique en arts visuels comme de la recherche proprement dite. […] Le pseudo-argument invoqué par les auteurs pour effectuer l’amalgame entre la pratique en art et design et la recherche consiste à affirmer qu’on peut les considérer toutes les deux comme des voyages (journeys) [dans leurs champs respectifs]. […] La portée de l’ouvrage est entachée tout au long par des raisonnements fallacieux […] et par des techniques de persuasion empruntées à la sophistique, […] alors qu’un raisonnement cohérent et l’absence de sophismes constituent précisément des compétences de base en recherche. […] Les étudiants qui utiliseront ce livre comme base de leur formation à la recherche compromettent leurs carrières de chercheurs et, par ricochet, le champ même de la recherche en design.


Si nous avons choisi, dans un premier temps, d’insister davantage sur les directions vers lesquelles nous ne voulons pas voir s’engager le projet des Ateliers de la recherche en design, ce n’est pas pour nous distancier des deux postures évoquées, mais pour les englober dans une perspective plus large et les faire dialoguer avec d’autres paradigmes, ainsi que cela se fait depuis plusieurs années déjà dans la communauté internationale des chercheurs. Car nous sommes convaincus qu’elles recèlent un potentiel et une fécondité qui ne pourront s’épanouir que si elles acceptent de s’extraire du solipsisme où leurs traditions historiques et intellectuelles respectives les ont enfermées et s’exposent au travail de réflexivité dont nulle entreprise intellectuelle rigoureuse ne saurait se dispenser. Nous sommes convaincus en effet qu’il y a là matière à renverser les choses de façon à mettre en évidence, non seulement la cécité épistémologique et l’impuissance méthodologique de telles postures de recherches, mais aussi et surtout une voie originale débouchant sur des contributions significatives aux travaux d’une communauté internationale de recherche encore très lourdement tributaire de la tradition intellectuelle anglo-saxonne.

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S’appuyant sur les principes esquissés ci-dessus, le programme de la rencontre de Nancy s’inspirera étroitement du parti qui a présidé à celui de Nîmes, à savoir une répartition par ateliers thématiques dans lesquels de nouveaux intervenants seront invités à répondre à la commande que le comité scientifique leur aura passée. Nous serons attentifs à réserver aux interventions des participants inscrits un temps suffisant pour qu’un réel travail d’atelier puisse se mettre en place. Sachant par ailleurs que la région nancéenne est riche d’un passé où le design occupe une place enviable, nous nous attendons toutes et tous à ce que le comité d’organisation nous réserve à cet égard quelque surprise de qualité.


Alain FINDELI, pour le Conseil scientifique des ARD
Professeur invité, Unîmes
Janvier-février 2007


 

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